Lorsque les services du Ministère ont lâché le premier teaser sur leur « bouton de signalement » dans la presse, on s’est dit : enfin ! Enfin un système simple permettant à tout salarié de signaler une situation de souffrance au travail, une organisation du travail génératrice de risques psychosociaux, une gestion du personnel par des fonds d’investissement déconnectés de toute considération humaine. Enfin un moyen de contourner le manque de moyens de l’Inspection du travail, les délais à rallonge des juridictions, et l’impossibilité de démissionner pour des salariés contraints de rembourser maisons et études des enfants… Mais, en fait, non. Le dispositif en question doit uniquement permettre aux employeurs de signaler facilement tout arrêt « suspect ». On a pris nos rêves pour des réalités.

On critique la productivité des fonctionnaires, mais ceux du service « com » du Ministère charbonnent. Ils ont accouché d’un très joli communiqué de 32 pages, plein de beaux principes, rappelant notamment le onzième alinéa du Préambule de la Constitution, prévoyant que la Nation garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Ainsi, tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence.
Puis, le spécialiste des stats et graphiques du Ministère est entré en piste, multipliant les chiffres et graphiques anxiogènes pour nous faire passer un message déjà bien ressassé : il y a trop d’arrêts de travail. Face à ce constat, le Ministère se doit de réagir. Afin de donner l’impression d’être le digne successeur du roi de Salomon, notre Ministre évoque aussi bien la responsabilité des salariés qui abuseraient, que celles des employeurs qui ne feraient pas assez pour prévenir les risques. Les deux sont évoqués, certes… Toutefois, force est de constater que, sur 32 pages, une seule concerne les mesures prises à l’égard des entreprises, quand tout le reste concerne de près ou de loin la sensibilisation, le contrôle, et le sanction des salariés. Tous concernés, tous responsables, mais pas au même niveau.
Parmi les principale mesures qui vont être mises en œuvre :
Mais, et surtout, le Gouvernement va mettre en place un bouton d’alerte, un « panic button », permettant aux employeurs de dénoncer signaler directement au Ministère du travail tout arrêt lui paraissant suspect (le communiqué cite le cliché du salarié en arrêt postant des photos de ses vacances aux Antilles sur les réseaux sociaux, le salarié de base étant bête dans l’imaginaire des fonctionnaires du Ministère).
En bref, une véritable sous-traitance à l’Etat des contrôles des arrêts de travail, étant rappelé que l’employeur peut lui-même diligenter un contrôle, et signaler son résultat à la Sécurité Sociale (et payer les honoraires du médecin contrôleur, qui ne fait pas ça uniquement pour le bien de la Sécu).
Est-ce que des mesures vont être prises contre les signalements abusifs ? Ce n’est pas évoqué.
Est-ce qu’un tel outil va être mis à disposition des salariés pour signaler les situations professionnelles dangereuses susceptibles de générer des arrêts ? Non plus. Mais, une page du communiqué parle des mesures mises en place pour « inciter » les entreprises à améliorer la prévention.
Le Gouvernement parle ainsi d’inciter les entreprises ayant un taux d’absentéisme atypique à s’engager dans une démarche d’amélioration. Que se passe-t-il si une entreprise refuse les offres d’accompagnement proposées par la Sécu et continue à présenter, sur plusieurs années consécutives, un taux d’absentéisme anormalement élevé sans qu’aucune mesure corrective n’ait été engagée par l’employeur, est-ce que celle-ci se verra infliger une amende salée ? Bien évidemment que non, il est seulement prévu qu’un signalement sera, dans ce cas, transmis au ministère du Travail. Le communiqué ne précise pas quel bureau il viendra caler.
En outre, les entreprises disposeront de kit “clé en main”, permettant la réalisation d’un auto-diagnostic sur les risques professionnels, afin d’orienter l’employeur vers les principales ressources disponibles réalisées par les organismes de prévention en santé au travail, notamment l’INRS.
Enfin, et parce que le Ministère a conscience que les risques psychosociaux sont l’origine de nombreux arrêts, ses services vont lancer une campagne d’actions de promotion de la santé mentale en entreprise, qui sera réalisée grâce au déploiement sur l’ensemble du territoire d’une charte d’engagement pour la santé mentale au travail, et d’une communauté intitulée les « Entreprises s’engagent »TM. Il y aura probablement un pin’s. Cette charte a pour but d’encourager la libération de la parole sur le sujet, le développement du dialogue sur la qualité de vie et des conditions de travail, ou encore l’amélioration continue des organisations et de l’environnement de travail. C’est sympa les chartes. Le mot en jette, il y a des chartes célèbres, comme la charte des Nations Unies. En France, cela concerne typiquement un document non contraignant pour les gens, on pense à la très célèbre charte de l’environnement, intégrée à la Constitution, mais dont la plupart des politiques ignorent l’existence.
« À la différence de la fraude aux faux arrêts, le recours abusif aux arrêts de travail est difficile à qualifier puisque chaque arrêt fait l’objet d’une validation médicale à travers la prescription du médecin. Il est pourtant pointé comme une réalité forte par les employeurs, notamment dans les situations conflictuelles. Le Gouvernement renforcera les moyens d’action des employeurs pour mettre fin aux comportements manifestement abusifs. »
Le ministère invente ainsi la notion d’arrêt abusif, à distinguer d’un arrêt frauduleux, pour le coup falsifié. L’arrêt abusif est, lui, bien prescript par un médecin diplômé, mais qui abuserait. Les arrêts de travail sont ainsi vus comme une réaction des salariés à une situation conflictuelle. Aucun mot cependant sur ces fameuses situations. Un salarié arrêté dans un contexte de harcèlement managérial est-il considéré comme abusant ? Quid d’un salarié ayant déménagé en province et craquent sous la pression de son employeur qui veut le rapatrier abuse-t-il en étant arrêté. Le Ministère présente ainsi une situation caricaturale, où l’arrêt de travail n’est qu’un outil pour un salarié souhaitant coller un prud’hommes à son employeur, en occultant le véritable impact qu’ont ces conflits sur les salariés, et sur lequel il est bien difficile d’agir.
D’ailleurs, pour résoudre ces situations conflictuelles qui génèrent tant d’abus, est-ce que le Ministère du travail envisage de faciliter les recours devant les Conseils de prud’hommes, ou d’augmenter les effectifs de l’Inspection du travail ? Niet, c’est toujours le salarié qui abuse, et son médecin qui est complice.
D’ailleurs, une sympathique campagne de prévention va avoir lieu, avec des affiches comme celle-ci-dessous.

On a proposé quelques idées :
On n’a pas eu de retour encore.
Alors, certes, il y a des abus, comme partout. Il est toutefois regrettable que ces situations, qui ne sont absolument pas chiffrées ni documentées par le ministère, soient mis en avant aux dépens de la réelle problématique qu’est la souffrance au travail, qui, pour le coup, est documentée par l’Inspection du travail et l’INRS.
« Le système d’indemnisation des arrêts de travail en France fait intervenir de multiples financeurs (Assurance maladie, employeurs, organismes de prévoyance). Il pourrait être envisagé une évolution structurelle des différents niveaux de garanties en fonction du risque, dans un contexte où le système d’indemnisation actuel des arrêts maladie offre de manière générale une protection renforcée pour les arrêts de courte à moyenne durée, et que les mécanismes de prévoyance gagneraient à être développés. »
Ou comment basculer l’indemnisation des arrêts vers les organismes de prévoyance, et organiser la privatisation de la Sécurité Sociale… On a hâte de voir la mise en pratique !
Conclusion : 0/5 On adore les fonctionnaires, sauf celui qui a écrit ce truc (c’est peut-être une IA d’ailleurs).
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